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OPINION L’Histoire doit accompagner le présent

Historia, Nikolaos Gysis (1892) Historia, Nikolaos Gysis (1892) Wikipedia


L’Histoire, c’est la relation, l’analyse, la mise en perspective de faits passés. Elle permet aussi – ou pour le moins devrait permettre – d’aider à comprendre le contexte dans lequel évolue le monde présent. Ce contexte est le résultat d’une cascade de faits et d’événements, avec leurs conséquences. Les faits passés qui doivent nous intéresser sont aussi bien ceux d’hier que d’avant-hier ou d’il y a longtemps. Mais ces cascades (comme les chutes d’eau dans la nature) suivent un cours parfois marqué de soubresauts, si ce n’est l’écoulement irrémédiable du temps (respectivement l’effet de la gravité) ; c’est l’étude de ces changements de cours qui est intéressante.

Les faits militaires sont souvent le résultat de décisions prises à divers niveaux, et des aléas de leur mise en œuvre. Il est relativement aisé de relater les circonstances et le déroulement de tel ou tel événement ou planification, car les documents et les témoins sont généralement nombreux à narrer la chose ; c’est pour cela qu’on peut parler de « faits » (… et les faits, comme chacun le sait, sont têtus !). Cela est d’autant plus valable que ces faits sont récents.
Il est par contre beaucoup plus ardu de retracer le « pourquoi » de ces décisions. Il y a certes des paramètres objectifs d’appréciation de la situation et des méthodes doctrinales de prise de décision. Mais il y a les aspects subjectifs, la personnalité et l’intuition des chefs, les pesées des chances et des risques dans le choix des variantes, les nombreuses discussions formelles ou informelles et les pressions d’intérêts divers.
Tout cela rend la reconstruction et la compréhension a posteriori beaucoup plus difficile.

Savoir pourquoi nos prédécesseurs ont pris telle ou telle décision devrait être un apport important dans tout processus d’appréciation de la situation, au moins aux échelons stratégiques et opératifs. Cela permettrait d’assurer une certaine continuité dans la planification ou la conduite des opérations, mais aussi d’éviter de remettre périodiquement sur la table des options qui ont été dûment écartées auparavant et dont la reprise fait tourner les choses en rond ; on s’épargnerait ainsi des effets de mode, des justifications laborieuses (… si tant est qu’on y soit disposé !) et certainement des ressources.
Encore faut-il pouvoir connaître ces « pourquoi » ! On peut certes interroger les personnes concernées, acteurs et décideurs ; si tant est qu’elles soient encore en vie et pour le moins disposées à expliquer leurs arguments. Ou bien on devrait pouvoir se baser sur des actes, des mémos, des journaux privés qui documenteraient les décisions ; cela existe parfois, mais n’apparaît que tardivement dans les fonds de recherche.
Il y aurait donc intérêt à collecter, compulser et conserver ces informations sur le « pourquoi » au fur et à mesure des prises de décision, et à les utiliser lors des phases décisionnelles ultérieures. Une sorte de chronique, tenue régulièrement, pourrait y contribuer.

Je plaide donc pour la (re)création d’un Service historique de l’Armée qui soit apte, non seulement à faire des recherches et études sur des périodes spécifiques de notre histoire militaire, mais aussi à réunir des informations sur le déroulement des décisions et des événements en se concentrant sur le « pourquoi ». Cela devrait s’opérer sur le présent et sur le passé récent.
Et il faudrait pousser la réflexion plus loin en intégrant dans tout processus de décision un rappel historique de ce qui a déjà été fait ou pensé antérieurement dans le domaine en cours de conception.

L’Histoire ne doit pas être une simple collection de souvenirs compulsés et commentés, voire mis en relation. Elle doit être également un outil d’aide à la décision. Les générations passées ont fait de leur mieux, et certainement pas tout faux. Les générations présentes ne doivent pas avoir la prétention de réinventer la roue à chaque tour de celle-ci, ni prendre le risque de répéter les mêmes types d’erreurs. Intégrer l’Histoire (même récente) dans le présent, c’est aider à la continuité et à la cohérence du futur.


Cdt C (lib) Dominique Andrey, président ASHSM            Mars 2021

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